Et maintenant, je suis ici :

samedi 5 juin 2010

Népal (6) le retour : de Tansen à Delhi

Bon, là, j'avoue que c'est une longue et pénible histoire. Nous ne retiendrons, pour la postérité, que les étapes et les moyens de transport qui en firent le croustillant et le côté inoubliable - aïe.

Il faut d'abord souligner que le fait de renoncer à un trajet en avion pour le remplacer avantageusement par une aventure terrestre n'est pas un simple choix logistique : c'est un drastique changement de mode de vie. Entrons maintenant dans le vif du sujet.

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Etape 1 : Tansen-Butwal. Moyen de transport : local bus.
Il faut quand même dire que ça commence mal. Les backpacks à peine bouclés, la note à peine payée, les employés de l'hôtel qui nous regardaient d'un air étrange depuis notre arrivée, fraîches et pimpantes dans le hall d'entrée finissent par nous dire qu'il y a une grève. Une vraie grève, à la népalaise. "You must not go ! There is a strike !". Mais nous n'avons pas le choix : il fallait relier l'Inde avant le 4 juin pour attraper notre train à Gorakhpur - non pas que la perte de la somme versée pour le billet soit dramatique, mais tous les trains des jours suivants sont pleins, et notre visa népalais échoit de toute façon le 5 juin. Alors nous partons quand même, en taxi de l'hôtel au general bus stand, et c'est là que les choses se compliquent. On nous explique que la grève est concentrée sur le district de Butwal (vous vous rappelez Butwal bien sûr ?) ; or c'est justement à Butwal que nous devons aller pour ensuite continuer vers le Sud. "There's no bus today". Mais Marine aperçoit au loin un bus qui s'apprête déjà à dépasser le carrefour. "But this one, where is it going ?! - Er... To Butwal. - THEN STOOOP IT !!!". L'homme fourre ses doigts dans sa bouche et émet un sifflement suraigu qui nous perce les tympans et cloue le bus sur place. "Thanks man !!!" et nous courons vers le bus qui nous attend malgré les klaxons intempestifs. On nous demande où nous allons : "Butwal ?! But... - We know. - You're going to the border ? Ok I will arrange a solution for you".

Etape 2 : Butwal-Sunauli. Moyen de transport : cyclorickshaw.
Il y a toujours une solution. Toujours. Et dans les pires situations il y a toujours quelqu'un qui arrive à retirer son propre profit. En effet le gars du bus s'arrange pour nous trouver un plan de secours : à l'arrivée à Butwal, il nous désigne un gars à chemise rapiécée qui s'agite déjà à travers la fenêtre du bus. "You'll go with him, he'll take you to the border". L'homme en question n'est autre qu'un rickshaw-walla. "The only way to go to Sunauli when there is a strike is to take a rickshaw, but very, very expensive". En effet il réclame 1000 roupies, ou plutôt 2000 car il veut que Marine et moi nous installions chacune sur un rickshaw - le deuxième conducteur s'en frotte déjà les mains. Pas question, 2000 c'est trop, alors 1500 pour deux filles sur un seul rickshaw. Le cyclorickshaw, on avait déjà expérimenté à Old Delhi dans les artères encombrées ; mais là, il s'agit d'un trajet de 3h dans la chaleur du Teraï. L'exploitation de l'homme par l'homme ne fut jamais si bien démontrée : deux Blanches avec énormes sacs à dos conduites en rickshaw par 40° sur 60km par un homme maigrelet et ruisselant de sueur, mais ravi de faire ainsi l'affaire de l'année. Aucune photo bien sûr, le malaise est trop grand. D'ailleurs nous sommes bien trop occupées à fixer la grande route se dirigeant droit vers la frontière, désertée de tout véhicule, de tout signe de vie. Quelques humains parfois, mais surtout des drapeaux communistes, et le vide percutant plus poignant qu'une foule en colère.

Etape 3 : passage de la frontière. Moyen de transport : à pattes.
Soyons clairs, la frontière indo-népalaise, c'est le bordel. Le cyclorickshaw nous largue à distance respectueuse de la douane et des files interminables de camions qui s'y agglutinent pendant des heures. Personne ne sait vraiment où il faut aller, on sait simplement qu'il faut obtenir un tampon sur son passeport à la douane népalaise, faire vérifier son visa de l'autre côté de la frontière à la douane indienne, et changer ses roupies népalaises en roupies indiennes. Le tampon n'est pas un problème, nous sommes en règle pour les Népalais. Le douanier indien fait une drôle de tête en regardant nos visas : "So you are JNU students ? - Er... Yes, yes. -Hhhhhmmmm". Et il nous rend nos passeports d'un air soupçonneux. Pour info, à ma grande surprise, nos sacs ne sont à aucun moment vérifiés : on aurait pu faire passer n'importe quoi ! Le vrai problème, c'est de changer nos roupies. Pas moyen d'avoir un taux honnête. On finira par se contenter d'un taux plus que crapuleux juste histoire de pouvoir décamper de cette ville au plus vite.

Etape 4 : Sunauli-Gorakhpur. Moyen de transport : local bus.
Trouver un bus pour Gorakhpur est facile, car il s'agit de la première ville indienne après la frontière équipée d'une gare ferroviaire avec des trains à destination des métropoles. Au point que les compagnies de bus se livrent une concurrence sans pitié, à grand renfort de rabatteurs et de ventes de tickets à la criée. "Il est beau mon bus il est beau..!" Pas cher, donc pas confortable, hein. Les banquettes de deux personnes me paraissent singulièrement étroites ; mais quand je me retourne pour observer les voyageurs népalais, je m'aperçois qu'eux y sont parfaitement à l'aise ; je me sens exactement comme Janine dans L'Exil et le Royaume de Camus.

Etape 5 : Gorakhpur - Delhi. Moyen de transport : train.
A l'arrivée à la gare de Gorakhpur, les choses s'annoncent mal : notre train n'est pas affiché. La première fois qu'on se renseigne au guichet, c'est "I don't know". La deuxième fois, c'est "There's no such train". La troisième "Ok I'll check (...) oh yeah it's 5 hours late". On attend quelques heures en salle d'attente réservée aux femmes mais peuplée aussi bien d'hommes (l'inverse n'est pas vrai), à manger des chips, boire du Thums up (beurk...), tenter des étirements sous le regard intrigué et circonspect des mères de famille indiennes. Finalement, le train arrive alors que nous ne l'attendions pas avant au moins trois heures. Nous y montons, trouvons nos couchettes et nous y allongeons sans penser ni aux regards habituels fixés sur nous ni au fait que nous n'avons pas mangé de vrai repas depuis la veille. Une bonne nuit de sommeil plus tard, la soif se fait sentir, tandis qu'il apparaît que le train cherche à rattraper son avance : ce qui signifie qu'il arrivera finalement bien avec un retard de plus de cinq heures, totalisant à l'arrivée un trajet de dix-huit heures. Autant dire que pendant ce temps je me dessèche, surtout qu'aucun pani-walla n'a la bonne idée de passer dans notre compartiment pendant plusieurs heures. Quand finalement l'un d'entre eux passe, je me jette sur lui du haut de mon perchoir et vide plus de la moitié de la bouteille que j'achète aussitôt. Marine avait soif aussi, même si elle ne disait rien, bécasse. On est de retour dans la frange des 40°c.

Etape 6 : DELHI : gare - Connaught Place. Moyen de transport : bus.
Nous avions prévu de tenter la grande aventure entre l'extrême-est de Delhi et JNU en rickshaw, mais coup de chance, des bus coordonnés aux horaires des trains dans une organisation digne des pays développés attendent sagement en face de la gare. "Bas, bas, baaaas, CP ke lye !!!!". Direction CP donc, qui appartient elle aux terres déjà explorées et cartographiée par nous. A l'approche de cette épouvantable place insultant à la logique sociale et architecturale la plus élémentaire, nous réalisons soudain que cette fois, il -faut- manger. Et à CP, y'a un KFC. A nous les cuisses de poulet !! Quand nous faisons irruption dans le restaurant, mal coiffées, puantes, sales, avec nos énormes sacs à dos, notre première réaction est de courir aux toilettes pour une toilette élémentaire, qui n'empêche néanmoins pas les serveurs de nous fixer d'un air outragé, surtout quand nous commandons assez de nourriture pour une douzaine d'indigènes et que nous monopolisons des prises électriques pour recharger nos téléphones et passer les coups de fil de rigueur à ceux qui nous attendent. Mais dans la gêne, y'a pas de plaisir ; et là franchement, je crois que je n'ai jamais autant apprécié un repas.

Etape 7 : DELHI : Connaught Place - Jawaharlal Nehru University. Moyen de transport : autorickshaw.
Dernière étape, retour au monde connu, mais aventure toujours, dans les fameux embouteillages de Delhi. Je dépose Marine à Lajpat Nagar avant de continuer seule vers JNU, en faisant au passage amie-ami avec le chauffeur de rickshaw ravi de constater que je pouvais répondre à ses questions en hindi, ce qui le pousse à me décrire en détails toute sa vie quotidienne et tous les membres de sa famille. Arrivée à JNU vers 18H au lieu de la fin de matinée, mais on n'est plus à ça près. Le couronnement de ce voyage : la douche la plus divine de ma vie.

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Durée totale : j'ai pas compté. Deux jours, à peu près. Heureusement que ça valait la peine de revenir à Delhi avant de repartir en France, hein !

mercredi 2 juin 2010

Népal (5) Tansen तानसेन

Tansen. Agrippée à une dorsale de l'Himalaya, chargée d'histoire glorieuse ou pathétique. Importante capitale médiévale à la forte couleur culturelle Newari, place artisanale reconnue pour le travail des métaux et des tissus, ses rues furent aussi baignées de sang il y a peu de temps, en 2006, pendant la guerre civile. Je me sens tout de suite à l'aise dans ces ruelles étroites mais lumineuses et pleines de vie, remplies d'échoppes et d'ateliers d'artisans. La ville étant construite entièrement à flanc de montagne, absolument tout semble accroché à la pente, et se promener prend vite des allures de trek (héhé, mieux que la Journée des Escaliers). Arrivée sans encombre, épluchage du Lonely Planet, et décision de faire le plus gros extra budgétaire de nos deux semaines : loger dans le meilleur hôtel de la ville, le Srinagar Hotel, perché en haut de Srinagar Danda, à 1000 roupies la nuit - du jamais expérimenté. Mais avoir cette vue-LA sous ses fenêtres, ça se paye :

Et puis l'hôtel offre un confort indéniable, voire, selon nos standards habituels, un luxe certain, d'autant renforcé que nous sommes les seules clientes : en général, la mousson n'est pas la saison privilégiée pour visiter le Népal. Nous finissons par nous arracher à notre petit confort pour aller visiter la ville, en commençant par une balade dans ses hauteurs, où se nichent une stupa bouddhiste en haut d'un grand escalier (encore !) et un petit temple hindou où nous faisons connaissance avec deux femmes parlant un très bon hindi et nous refilant des offrandes rituelles par poignées. Je vous mets au défi d'ailleurs de trouver une bonne façon de vous débarrasser d'offrandes rituelles - sans être vu, sans commettre de sacrilège, sans risquer de se mettre sous le coup d'une malédiction.

Redescente hasardeuse ensuite à travers des bois portant des traces récentes d'un incendie - qui deviendra le théâtre d'un drame filmé. Par un coup de chance peu commun, nous rejoignons par ce chemin le haut de la ville, avec ses ruelles qui coulent vers Sitalpati, le centre de la ville et son principal marché, organisé autour d'une curieuse place octogonale où nous repérons un restaurant de cuisine mewari traditionnelle, à expérimenter le soir même. A la tombée de la nuit, nous visitons un temple hindou coincé dans le centre-ville, envahi de monde à tel point qu'il semble être un haut lieu de rencontres sociales. Mais nous sommes les seules touristes. Puis il nous prend l'étrange idée de chercher un cyber-café. Il devient vite évident qu'après à peine 19h tout est fermé...

Parce que nous ressentions le besoin de renouer avec le goût de l'aventure des derniers jours, nous mettons sur pied une expédition osée. Enfin non, disons le, ce n'était pas censé être si aventureux. Le Lonely Planet indiquait un "petit trek assez difficile", 3h aller, 4h retour, pour aller voir le Ranighat Darbar, un palais rana située tout au fond des gorges de la vallée de Tansen, le long de la rivière Kaligandaki. Cela semblait raisonnable. Le matin nous avions donc pris notre temps, petit déjeûner copieux, etc. Pourtant les employés de l'hôtel nous avaient bien prévenues, que d'une part il n'y avait aucun moyen de rejoindre le Ranighat Darbar autrement qu'à pieds, que d'autre part cela prendrait beaucoup de temps, que c'était un chemin difficile et que nous ne serions pas de retour avant la tombée de la nuit. Mais nous avions cru les - et nous - rassurer en prenant une lampe-torche et un pique-nique en partant. La première heure de marche avait été plutôt facile, et cela nous avait surprises "Bah si c'est comme ça tout le long c'était pas la peine de nous faire tout ce cirque à l'hôtel". D'où l'enthousiasme du début, les exclamations extasiées devant le paysage, et la colonisation par Marine d'une souche à l'allure royale.

Cependant, le chemin sinueux qui tourbillonne à travers les petits villages est loin d'être sans bifurcations, et nous commençons à demander régulièrement notre chemin, puis à demander à combien de temps se situe notre destination. Nous finissons par comprendre que nous avons pris le chemin le plus long, celui qui serpente en pente douce, au lieu du chemin plus rapide mais bien plus raide, celui sûrement dont parlait le Lonely Planet. On commence à s'inquiéter de la longueur finale de l'expédition... "Ranighat kitna dur hai ? (c'est encore loin Ranighat ?) - Nahi, ek gantha ! (nan, une heure !)". Une heure plus tard, à un autre village : "Kitna dur hai ? - Sirph ek gantha ! (seulement une heure !)". Encore une heure plus tard : "Ek gantha !". Et ainsi de suite. Jusqu'au moment où je craque, fatiguée, me demandant combien de temps il nous faudra encore pour remonter, les jambes flageolantes dans la pente raide, casse-Gaëlle, et ce chemin qui n'en finit jamais, jamais, jamais de descendre. Marine continue, elle. Assise sur un rocher au bord du chemin, une falaise au-dessus, une falaise en-dessous, un torrent qui gronde se perdant dans l'océan d'arbres dans lequel se noie aussi notre chemin, j'aperçois encore Marine un moment en contrebas, puis sa silhouette se perd elle aussi dans les arbres. Quand la fatigue s'estompe le sentiment de solitude débarque, associé à un grand sentiment de fragilité, là, les pieds balançant dans le vide. Et ensuite, je finis par me demander ce que fera Marine si elle se retrouve coincée en bas après le coucher du soleil. Rester seule sur mon rocher dans le jour qui décroît ne me paraît plus une bonne option, une fois la fatigue et la rage de ma propre faiblesse passées ; mais remonter non plus. Et là, juste là, j'entends des pas qui viennent d'en haut : une vieille femme qui sûrement ne doit pas être aussi âgée qu'elle en a l'air, emmitouflée dans un châle rouge, et un homme coiffé d'un bonnet. Elle me demande ce que je fais là, si je suis seule, ah bon mon amie m'a laissée seule, c'est dangereux, je ne devrais pas rester là, il faut que je vienne avec elle. Elle insiste, son frère approuve du regard. Je finis par la suivre, lentement d'abord, maladroitement même dans la rocaille irrégulière et les marches taillées dans la montagne par l'érosion. Elle se moque un peu, gentiment. "Ap yeh roz karti haim ? (Vous faites ça tous les jours ?) - Djii, roz djati hum. Roz (Oui, tous les jours. Tous les jours).

Un peu moins d'une heure plus tard - même si la vieille femme m'a bien fait comprendre que seule avec son frère, il lui aurait fallu à peine une demi-heure, nous atteignons le fond de la vallée. Sans prévenir, la pente s'interrompt, la rocaille s'entasse sur le soudain replat comme si elle dévalait la montagne depuis des siècles. Quelques maisons rudimentaires, et la rumeur de la rivière. La lumière de fin du jour est à la fois une récompense et une angoisse, même si je ne pense pas encore à remonter. Au tea stall, je demande si on a vu passer une jeune femme blanche. Personne n'a rien vu. Je commence à m'inquiéter, je décide de continuer jusqu'à la rivière en sentant bien les regards inquiets eux aussi me suivre. Une plage de sable et cailloux s'étend paresseusement jusqu'à la rivière bordée par de gros rochers tandis qu'une bâtisse d'un bleu passé, mal conservée, s'élève sur ma gauche. Tous ces efforts pour ça... J'arrive au bord de la rivière sans voir trace de Marine, hésitant à m'époumoner pour l'appeler sous le regard des quelques Népalais présents. Comme j'hésite encore, quelqu'un finit par me faire signe depuis la balustrade du Ranighat : il me fait signe de descendre derrière les rochers de la rivière. Là, enfin, je trouve Marine, les pieds dans l'eau, mordant dans un sandwich. "Y'a des petits poissons dans la rivière, ils essayent de me bouffer les pieds".

Je lui raconte mes aventures, on en rit, je mange, je me fais bouffer les pieds par les poissons aussi. Ah oui et au fait, le Ranighat Darbar, avec un petit changement de perspective, ça donne finalement ça :

Vient quand même le moment où il faut réfléchir à comment remonter, alors que les dernières heures du jour brûlent d'une lumière hésitante au fond de la vallée. Il reste à peine une heure avant que l'obscurité ne soit totale ; et l'hôtel se situe tout en haut, à au moins 4h de trajet. Je finis par me rappeler que le gérant m'avait donné la carte avec le numéro de téléphone de l'hôtel - il avait apparemment bien senti à quel point notre expédition était hasardeuse. Le propriétaire du tea stall accepte de me laisser utiliser son téléphone fixe pour appeler notre hôtel, mais le standardiste parle un très mauvais anglais, et j'ai du mal à me faire comprendre en hindi. Je raccroche dépitée, disant que je rappelerais, puis explique la situation en hindi au gentil monsieur à grands renforts de geste et d'interventions marinesques. Appeler l'hôtel, expliquer que nous sommes coincées au Ranighat, que la nuit va tomber, demander si on peut nous aider. Succès finalement, on nous demande de remonter jusqu'à Elephant Stone, un rocher taillé par l'érosion à la ressemblance d'un éléphant et que nous nous rappelons avoir dépassé en descendant, à une heure de marche du Ranighat, et on nous dit qu'une moto va descendre nous chercher là. Nous montons, pas trop péniblement, même si la jungle devient sombre à une vitesse exponentielle. A Elephant Stone, personne. Une demi-heure plus tard, personne. Nous décidons de continuer à monter un peu, dans le doute ; d'ailleurs si quelqu'un descendait on ne pourrait pas le manquer. Au moment où nous nous faisons cette réflexion, un moteur vrombit, et apparaît non une moto, mais bel et bien une jeep antique et cabossée. Un flot de gens en sort en saluant vivement le conducteur ; il a apparemment profité de l'occasion pour descendre des villageois se rendant au hameau vers Ranighat. Il nous fait signe de monter, arborant une mine plus que réjouie. Trois adolescents l'accompagnent, ils descendent de la jeep apparemment pour nous laisser monter, mais en fait s'affairent plutôt à pousser le véhicule dans ce démarrage-plus-qu'en-côte. Quand il finit par avancer, raclant les rochers, ils sautent vivement dans la jeep. Le fou-rire commence - we are handled by professionals. Le conducteur s'amuse encore plus que nous. Il a l'air dans son élément dans cet innommable bordel. Il prend de l'élan dès qu'il le peut, pied au plancher, rit aux éclats, nous file deux petites briques de jus de mangue par-dessus son épaule. Nous le surnommons l'Aventurier. L'Aventurier est prêt à toutes les situations, il recule sur plusieurs dizaines de mètres pour prendre de l'élan si la pente devient soudainement encore plus raide ; il fait descendre les trois gamins pour pousser la jeep, caler les roues, racler la terre, enlever les cailloux si ça ne suffit pas. A un passage difficile, il faut s'y reprendre à quinze fois pour passer pas plus de cinq mètres. Après ça, le moteur fume pendant de longues minutes et nous nous arrêtons. "Jeep is tired. Me too", dit-il en sifflant une brique de jus de mangue. On s'arrête dans un de ces petits hameaux où des villageois lui donnent de l'eau pour lui et pour le moteur. Quand on redémarre, la pente momentanément douce permet d'accélérer ; nos têtes se cognent au plafond de la jeep pendant un moment. En tout, une heure et demie de trajet pour remonter, et 3000 roupies pour la course. Le sourire rassuré, affectueux même si légèrement narquois des employés de l'hôtel me restera longtemps. Mais ce qui me restera surtout, c'est qu'au moment de tendre les 3000 roupies au conducteur, nous avons pu lire l'inscription qui s'étalait en travers de sa poitrine sur son t-shirt : "ADVENTURER".

En bref, à propos de Tansen, je ne sais pas si c'est l'environnement, le bon accueil qu'on y a reçu, le cachet historique de la ville ou la certitude acquise que tout se mérite qui m'a tant plu. Mais j'ai trouvé un endroit où je reviendrai sûrement un jour passer du temps. Un endroit où j'ai également appris que dans n'importe quelle situation on peut toujours continuer si on écoute un peu autre chose que soi-même. J'espère que la prochaine fois que je serai confrontée à une impasse je saurai revoir la petite dame en châle rouge me montrer le chemin.

lundi 31 mai 2010

Népal (4) De Kathmandou à Tansen

Comme prévu le jour du départ de Pokhara le réveil est douloureux - la journée des escaliers restera dans les mémoires et dans les corps comme un jour maudit. Heureusement donc que nous avons le confort d'un tourist bus pour aller jusqu'à Kathmandou ! Car nous voulons quand même voir la capitale plus en détails avant de crapahuter vers la frontière sud. Tous les bus touristiques entre Pokhara et Kathmandou partent du même endroit, d'où une organisation millimétrée et terrifiante : à peine sorties du taxi, un homme nous prend nos bagages, nous indique notre bus, nous fait asseoir à une table déjà occupée par un vieil Américain et un jeune Australien plus que stéréotypé (blond, bronzé, musclé, enthousiaste) et nous recommande un croissant au beurre. J'opte pour un croissant qui se révèle avoir un goût de beignet, pas désagréable... Pendant ce temps les deux hommes conversent avec leur accent réservé aux initiés. Pour ce que j'en saisis, c'est assez bizarre après un an passé en Inde d'entendre quelqu'un en parler en des termes aussi négatifs : "dirty, unwelcoming and cheating people, overcrowded". Et ce même si ces termes sonnent juste. "Some people never have enough of India". I guess I'm one of them. Durant le voyage je m'émerveille encore de la façon de conduire du chauffeur du bus, quand même assez hasardeuse - à chaque fois que j'ouvre les yeux le bus semble prêt à basculer d'une falaise, serrant le bas-côté pour laisser passer un véhicule dans l'autre sens. En contrebas les gorges profondes enserrent la rivière couleur caramel sur laquelle nous avons fait du rafting. La pause déjeûner nous donne l'occasion de goûter au daal bhat, spécialité népalaise, pas vraiment spécifique quand on connaît le thali indien, finalement. Le retour à Kathmandou s'avère plus compliqué que prévu puisque nous nous retrouvons dans une partie peu accueillante du ghetto touristique, où les chambres sont chères, sombres et peu négociables. La fin de la journée est sous le signe du shopping (il faut bien). Mon coup de cœur : les larges châles (on flirte avec la taille d'une couverture, d'ailleurs !) en laine de yak aux couleurs vives. Coup de cœur second : un pendentif en argent inspiré d'un mandala tibétain, que je négocie longuement, échoue à faire baisser à mon prix, puis reviens chercher après être sortie fièrement du magasin devant l'obstination du marchand - ce qui est contraire à la Charte de l'Excellence en Négociation à laquelle je suis fidèle depuis un an, bordel ! Bibelots divers, statues de dieux, tissus et laines, bijoux, mandalas peints à la main, rouleaux de prière, et j'en passe (et mon budget je dépasse !), s'entassent dans les rues étroites de Thamel. Ces mêmes rues deviennent extrêmement glauques après la fermeture des magasins, à peine après 19h. Le bourdonnement des négociations et la clameur de l'appel des rabatteurs s'éteignent brusquement, trouver à manger pour pas cher dans l'obscurité sale et oppressante devient une gageure, et le susurrement "marijuana" se fait entendre partout tandis qu'on voit des Blancs s'enivrer dans des bars mal éclairés. Nous finissons par dégotter des momos, quelques saucisses et du Coca et nous réfugions dans notre chambre d'hôtel - assez pour ce soir.

Reprise des hostilités touristiques le lendemain pour se remonter le moral. Direction Patan, théoriquement ville indépendante de Kathmandou mais en fait sorte de banlieue au passé historique glorieux : ville d'artisanat, ancienne capitale de rois, et si j'en crois Wikipédia, "grand centre d'enseignement bouddhique, comme en témoignent les nombreux monastères éparpillés dans la ville. Ce serait la ville bouddhique la plus ancienne d'Asie". Nous ne prenons pas le temps de revisiter les vestiges de ces siècles d'histoire mais nous concentrons sur Durbar Square, grand ensemble de temples dédiés entre autres à Vishnou.

La place est immense et encombrée de temples, de statues, d'un musée, mais le temps présent y grouille lui aussi, avec ses vitrines d'artisans, ses passants affairés - ou non, ses guides à l'empressement nauséabond. "Hey girls, do you need a guide ? - No we don't, thank you anyway ! - But yes you need a guide ! - Er... No, thanks. - I will be your guide, not expensive, follow me. - Still not. - Come on girls, what do you think ? That we have never seen beautiful girls like you ?" Je ne cherche pas à comprendre... Le seul guide dont nous acceptons les services est un gamin à l'air savant juché sur une bicyclette trop grande pour lui et qui nous détaille l'intérieur d'un temple. L'architecture de la place, conçue comme une immense conque, symbole de Vishnou, enserre de multiples monuments séparés par des cours et un bassin très ornementé où un attroupement serré recueille de l'eau dans des cruches comme on cueille une fleur rare. Le palais transformé en musée est lui aussi une merveille d'architecture, et bien conservée avec ça, là est la grande différence avec beaucoup de monuments indiens. A tel point que nous décidons de faire une entorse de plus à notre budget et de nous payer la visite du musée. Sculptures bouddhistes et hindoues correspondant à différentes périodes et à différentes techniques s'entassent dans des enfilades de pièces subtilement éclairées ; les artisans de Patan brillaient et brillent toujours apparemment pour leur maîtrise unique du repoussé (technique détaillée ici http://en.wikipedia.org/wiki/Repouss%C3%A9_and_chasing). Meilleur souvenir de cet excellent musée ? Le détail des explications sur les différents mudrâ, positions symboliques des mains dans les religions hindoue et bouddhiste, et la finesse de ces mêmes mains dans toutes les statues.

Ma dernière tâche à accomplir à Kathmandou ou plutôt Thamel-le-ghetto, c'est l'achat d'une laine de YAK et d'un couvre-lit avec un motif de mandala, deux articles convoités par moi-même depuis le début du voyage. Mais comme je sais exactement ce que je veux, jamais une couleur ne me plaît vraiment et cette chasse s'éternise au grand dam de Marine. Finalement je finis par demander à accéder à la réserve d'un des marchands pour voir TOUTES les couleurs qu'il possède. Des centaines d'étoffes s'entassent dans cet endroit confiné où je finis par trouver mon (mes) bonheur(s) ; mais vient le moment de la négociation. "1800 roupies. - What ?! - Yeah, good price for two articles. - Are you kidding me ? Anyway I'm a good customer and maybe the last one for today, you should give me a better price ! - That's my price. - 1000 roupies. - No. - 1000 roupies. - Hmrfff... 1600 roupies. - 1100 roupies. - 1500 roupies last price. - Too expensive ! - Ok 1400 roupies and you win a daal bhat ! - I don't want daal bhat I will have that tonight in my hotel. 1100 roupies". Et ainsi de suite jusqu'à : "Ok 1200 roupies and you win a tchai. But you lose daal bhat". C'est ainsi que nous nous retrouvâmes à la fermeture du magasin à boire le thé avec toute la famille du marchand.

Le lendemain s'annonçait nettement plus aventureux - non pas que des négociations ne le soient pas, mais je commence à être rôdée, héhé. Et en effet. Nous nous sommes mis en tête de nous rendre à Daman, un village perché à plus de 2300m d'altitude, dont la seule route est le dangereux Tribhuvan Highway, dans l'espoir d'apercevoir la "dramatic view" de l'Himalaya certifiée par les guides touristiques et tous les habitants. Il paraîtrait qu'il s'agit de la plus belle vue de tout le Népal sur les montagnes. Alléchant. Mais dans ce cas, pourquoi si peu de touristes s'y rendent-ils ? La réponse ne va pas tarder à arriver. Au départ de Kathmandou déjà, difficile de trouver un bus local pour se rendre à Naubise, un trou paumé faisant office de point de liaison entre quelques lignes de bus. Nous finissons par en trouver un malgré les multiples "Pas de bus aujourd'hui", "Sais pas", "Où ça ?", "Par là !", "Non par là !". "On veut aller à Naubiseeeee !". Quelqu'un finit par comprendre et nous emmène vers un minibus déjà bondé et couronné de multiples valises, paquets et cages de poulets. Le chauffeur fait déplacer deux personnes pour nous permettre de nous asseoir (pratique pour se faire apprécier... Mais ça n'a même pas l'air de les déranger et nos remerciements gênés paraissent même de trop). Nous nous installons, feuilletons le guide, échangeons des idées, nous rendons compte après quelque temps que ces coups secs, répétés et légèrement douloureux sur nos chevilles sont imputables au bec d'oies cachées sous nos sièges. Après une grosse heure de trajet on nous jette avec armes et bagages à Naubise. Quelques âmes, trois marchands de fruits, une gargote, des arrêts de bus. C'est tout. On attend. On attend. On attend. Il n'y aura pas de bus pour Daman aujourd'hui, je crois. Le monsieur attablé devant un tchai meurt d'envie de nous taper la causette, ce qu'il finit par faire quand il voit que notre attente est bien partie pour durer. Un petit jeune le rejoint et tombe amoureux de nous deux à la fois si on en croit ses regards émerveillés et son air béat quand nous parlons de l'Inde, de la France, de nos voyages. Nous tâtons le terrain auprès des quelques êtres humains du quartier et finissons par comprendre qu'il ne faut pas compter sur un bus avant au moins plusieurs heures. Dernière option : attraper un camion au vol. Ce que la tchai-walla fait pour nous, négociant même notre contribution financière. C'est parti donc pour la grande aventure dans ce monstre multicolore et vrombissant qui s'élance d'un seul coup vers les cimes : Naubise, c'est la bifurcation pour Tribhuvan Highway qui serpente dans les montagnes. Dans l'envers du décor, il est plus facile de comprendre pourquoi on dit que l'on a 20 fois plus de chances de mourir sur la route au Népal que dans n'importe quel pays développé : la route est étroite comme un couloir, les camions sont hors normes, les croisements sont extrêmement difficiles voire impossibles - il faut presque toujours que l'un des deux véhicules effectue une périlleuse marche arrière. Le chauffeur a l'œil rivé sur la route devant lui et surveille le bas-côté qui est toujours trop près et trop abrupt à mon goût ; un deuxième homme est assis à gauche de la cabine et est aussi vigilent que lui. Je finis par comprendre qu'il est en fait essentiel à la conduite en montagne, c'est lui qui surveille les virages dangereux, qui indique les différents obstacles, et surtout qui détermine si un dépassement est possible ou non. Il fait aussi signe à d'autres véhicules plus rapides que lui et souhaitant le dépasser quand la voie est libre. Comme quoi là où il n'y a pas de code de la route écrit un certain sens de la survie conduit à des attitudes de vrai bon sens. Bon, et puis la route, elle est dangereuse, mais qu'est-ce que c'est beau là-haut...

L'arrivée à Daman se fait après bien 5h de bringuebalage montagnard. Daman n'est en effet pas plus qu'un village, un petit hameau perdu à 2322m d'altitude avec un promontoire d'observation sur l'Himalaya, et avec la fraîcheur qui va avec une telle altitude. Nous créchons pour la nuit dans une grange plus que rustique, avec deux chambres à l'étage. Nous n'en occupons qu'une seule, avec un grand lit tenant à lui seul plus de la moitié de la pièce exiguë fermée par des planches humides et mal ajustées, mais attenant à un mignon balcon où nous étalons nos édredons pour profiter de la fraîcheur du soir - enveloppée dans mon yak tout neuf, dans mon cas. Bientôt la pluie battante nous empêche même de sortir pour un petit tour du village. Pas d'eau courante, toilettes rudimentaires dans le jardin, mais de l'électricité quand même. Les repas se prennent dans une autre bâtisse un peu plus haut dans le village, daal bhat à volonté servi par une dame râblée et charmante. Pour ce qui est de la vue incroyable sur les montagnes, pour tout dire, c'est totalement raté : les montagnes sont noyées dans les nuages de mousson au point qu'on n'aperçoit que les premières collines en contrebas. Alors le voyage aura compté plus que la destination...

Nous devrions être déçues d'avoir fait tant de chemin, et un chemin si difficile qui plus est, pour seulement apercevoir des nuages de mousson. Mais nous ne le sommes pas. Sans doute pour l'expérience unique de voyager en camion suspendu dans les montagnes et de revenir aux charmes de la vie rustique pour une nuit. C'est le lendemain que les choses sont plus pénibles, quand il faut redescendre en poursuivant Tribhuvan Highway par l'ouest, vers Tansen, en passant par Hetauda et Butwal, effroyables villes-relais aggressives et bruyantes. A Hetauda, nous sommes coincées pendant des heures pour attendre notre correspondance, dans la chaleur retrouvée du Teraï. A Butwal, trop retardées, nous sommes contraintes de passer la nuit. Une arrivée en pleine nuit dans une ville étrangère n'est jamais une expérience rassurante. Mais à Butwal, ça s'approche du cauchemar étouffant. Troupeau insistant de rabatteurs à la sortie du bus ; poids des sacs à dos après des heures de voyage ; longueur de la route encombrée même la nuit qui longe les hôtels aux pancartes criardes mais aux chambres manifestement vides ; hôtels aux portes déjà cadenassées pour la nuit ; chambres sales, sombres, confinées ; prix élevés ; pas une femme, des hommes, tous ces hommes, et leurs regards ; les cafards dans la salle de bains ; la nourriture épouvantable, et la coupure d'électricité pendant le repas, et les regards entendus qui pèsent sur nous. Nous partons le lendemain sans demander notre reste, ou plutôt en demandant l'horaire du premier bus pour Tansen, que par le plus heureux des hasards nous attrapons au vol à peine sorties de l'hôtel. On dirait bien que tout nous incite à quitter Butwal ! Direction Tansen donc, ville qui ne va pas tarder à devenir mon endroit préféré au Népal.

jeudi 27 mai 2010

Népal (3) Pokhara पोखरा

La fameuse ville de Pokhara, destination touristique par excellence du Népal. Autant dire que notre voeu sacré de ne pas dépenser d'argent inutile avant le retour à Kathmandou est mis à dure épreuve. Mais nous résisterons - et devrions être intronisées pour ça. Le premier jour à Pokhara est loin d'être passionnant puisqu'il est occupé par une belle grasse matinée (ah bah oui, la jungle, ça fatigue), un long déjeûner flemmard sur les bords de Phewa Tal et... un remaniement radical et laborieux de tous nos plans pour cause budgétaire. Nous décidons, après force discussions avec Marine, de ne pas prendre l'avion à Kathmandou pour rentrer, mais de quitter le Népal par la terre. Avec tous les problèmes d'annulation, de nouvelles réservations, de difficiles contacts par téléphone, de conseils contradictoires, établir notre nouvel itinéraire prend des heures, a fortiori toute la journée. Point culminant de la journée : un moment à buller comme des larves à All that jazz, un café jazz spécial touristes, à déguster des momos...

Le programme du lendemain par conséquent n'a pas beaucoup de mal à être nettement plus intéressant. Il paraît que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt (quand il le faut). Du coup aujourd'hui au moins le Népal nous appartient, avec un réveil à 4h. Le taxi réservé la veille pour partir à 4h30 n'apparaît pas, malchance courue d'avance, mais nous sautons dans le premier taxi venu, coup de chance imprévu. Le but de notre expédition matinale est le lever de soleil depuis Sarangkot, colline dominant Phewa Tal. Malgré l'heure très matinale et l'atmosphère encore d'un bleu sombre aux particules éparses, de nombreux Népalais sont déjà levés et grimpent la colline. "Les Népalais sont sportifs !" De nombreuses femmes, seules ou en petits groupes, enveloppées dans des châles, avancent d'un pas très assuré, leurs mollets durs et saillants se devinent sous leurs jupons colorés, souvent rouges, quand elles marchent. Sarangkot, as expected, est très touristique. En effet visites "hors des sentiers battus" du Lonely Planet ne le restent pas longtemps ! La tête de la colline, dégagée de la végétation, est un point d'observation ouvert à 360°, parasité par quelques dhabas et étalages d'objets artisanaux accrochés comme des moules sur un rocher. De ce promontoire, on peut confirmer que la relief de Pokhara est unique et vertigineux : nulle part ailleurs on ne peut admirer des dénivelés aussi impressionnants, entre même pas 1000m et les sommets les plus hauts de l'Annapurna. Le lever de soleil se fait attendre, mais sait ménager son entrée en se reflétant d'abord subtilement sur les sommets. Un couple de jeunes mariés indiens, dont l'allure et l'attitude prouvent autant qu'ils se sont mariés par amour qu'ils viennent d'un milieu aisé, se tient enlacé en haut du promontoire et entretient un air de parfaite béatitude. Dans la vallée courent des rivières longeant des villages encore perdus dans une lumière incertaine ; au sud s'étend la forme calme et majestueuse du lac, très en contrebas de la montagne. Lorsque le soleil apparaît enfin, la lumière pleut subitement sur les cimes et les vallées, noyant les villages, les rivières, les gens.

A quel point la pente est raide pour aller jusqu'au lac depuis Sarangkot, on ne le comprend qu'en descendant le chemin abrupt qui la plupart du temps ressemble davantage à un escalier pour géants. Après une heure de descente les jambes commencent à être flageolantes, le cœur mal accroché. Pendant un moment de faiblesse, un Népalais maigre mais robuste nous dépasse à toute allure. "Mais comment fait-il ?" Nous finissons par comprendre le truc des indigènes qui galopent à travers la montagne tous les jours que leurs dieux font : de grandes enjambées, toniques, en appuyant chaque pas sur des cailloux plats saillant sur le chemin. Il ne faut quand même pas avoir froid aux yeux quand la pente est raide comme le Titanic avant de couler. Le chemin fait de temps à autre des coudes qui permettent de dominer un large panorama incluant de larges terrasses agricoles éclairées de biais par le soleil encore bas, et le lac aux reflets violets. Rocailles, maisons carrées ocres accrochées à la pente, aux cours peuplées de chèvres et de buffles. Les habitants profitent de leur temps libre pour s'asseoir sur les marches de leur maison, sous les avancées de toit, fument des bidis, crient des "Namaste" sur notre passage. Soudain la pente devient douce et le lac apparaît.

Retour à la civilisation donc et dénichage de taxi pour filer dans Old Pokhara - il s'agit de rattraper le temps perdu la veille ! Cette fois les conseils du Lonely Planet nous font vraiment atterrir loin des coins perclus de touristes. Ici le temps semble s'être arrêté, avec de vieilles échoppes de récipients en métal, de paniers, de bijoux en or. Sur les bâtiments anciens, les pourtours de fenêtres sont sculptés, dentelles de bois qui doivent filtrer la lumière de l'intérieur. Ce type de sculpture est aussi présent sur le fronton de petits temples perdus dans les ruelles, tantôt hindous (mais on n'a pas le droit d'entrer si on n'est pas hindou) tantôt bouddhistes (bienvenue chez nous). Pendant que je prends des gros-plans de bas-reliefs, Marine a la bonne idée de disparaître ; s'ensuit une poursuite-enquête-interrogatoire à travers les rues de Pokhara. "Non, on l'a pas vue". "Hahahaha vous avez perdu votre copine ?" "Une Blanche comme vous ?". Jusqu'à ce que je la trouve sur une place de marché où elle essayait de trouver un chargeur pour son portable éteint depuis le début du voyage. "Ah mais je croyais que tu me suivais ! - Bah nan".

L'après-midi se poursuit avec un trek à cheval. Pas question en effet de se reposer : vous vous rappelez que le Népal nous appartient ? Un trek à cheval, c'est-à-dire une balade dans les montagnes en poney, accompagnées par un guide de 13 ans, à pieds et armé d'un bâton pour faire avancer les poneys. Qui n'obéissent du coup à aucun autre ordre, malgré mes efforts autoritaires. La première partie du trek me semble peu agréable, car il faut d'abord sortir de la ville, en galérant sur le bitume, en devant répondre aux innombrables "Namaste" des enfants et ignorer les moqueries des adolescents en bus ou en voiture (être Blanche signifie déjà être une attraction en soi, alors être une Blanche à cheval...), les chevaux effrayés par les bruits métalliques mais étonnamment peu réceptifs à la masse des coups de klaxon - les animaux évoluent en s'adaptant à leur milieu naturel. Partie désagréable qui dure d'autant plus longtemps que le guide se rend compte après plus d'une demi-heure de route qu'il ne nous emmène pas dans la bonne direction. Une fois la ville et la route quittée, la balade vaut beaucoup plus nettement le coup, avec un chemin abrupt serpentant à travers les terrasses et les petits hameaux. Au bout d'une langue de terre s'interrompant de façon extrêmement brusque au-dessus des terrasses trône un grand margousier à l'ombre duquel se serre une famille entière. Notre petit guide gère les croisements difficiles sur le chemin avec quelques jeeps, tout en nous exposant son désir de migrer pour l'Australie et y devenir docteur... Le but ultime du voyage, World Peace Pakoda, une stupa blanche de proportions régulières trônant en haut d'encore un de ces escaliers typiques-de-l'ascension-spirituelle-bouddhiste. C'est décidément la journée des escaliers. Je HAIS les escaliers.

Le retour paraît plus court mais la portion bitume tout aussi désagréable. L'équation-résumé de la journée, c'est grands escaliers multiples + trek à cheval = très très mal partout. Nous marchons au ralenti et les jambes arquées comme Henry Fonda jusqu'à un restaurant proposant un spectacle de folk dances manquant finalement singulièrement d'enthousiasme. Enthousiasme retrouvé par la suite devant un steak de buffle et une tarte au citron meringuée - ça peut avoir du bon d'être de vraies simples touristes pour une fois. Extinction très tôt après ça, je ne m'étais pas couchée si tôt depuis la veille de ma rentrée en 2nde.

mardi 25 mai 2010

Népal (2) Chitwan National Park

Quittons maintenant la ville, les temples, et aussi la fraîcheur. Ce fameux Chitwan National Park se situe dans le Teraï, et juste un petit rappel rien que pour rire :

Le Teraï, c'est là où c'est vert, donc plat. Vraiment plat. En jaune, c'est les collines. En marron, ça commence à être haut. Et en blanc, très haut, trop haut d'ailleurs, on n'ira pas (mais la prochaine fois je serai une trekkeuse surentraînée et j'irai). En gros, de Kathmandou à Chitwan on passe sans transition de la moyenne montagne à la plaine aride, et on se prend dix-quinze degrés de plus dans la figure.

Quitter Kathmandou d'ailleurs est une grande aventure. Il s'agit d'abord de traverser la métropole encombrée, polluée et anarchique. Et ensuite, on se retrouve en dehors de l'agglomération d'un seul coup, en faisant un saut dans la végétation mais surtout un plongeon depuis des hauteurs vertigineuses : on domine des falaises, des pentes très inclinées où la rocaille n'est pas apparente. Tout est très vert même si la végétation est variée, d'une forêt de sapins aux senteurs fraîches et salées à une jungle équatoriale et humide en seulement cinq heures de bus. La route serpente dangereusement à flanc de montagne, on dépasse souvent des véhicules accidentés, le bus est parfois en roue libre juste avant un virage en coude, et les paysages de cultures en terrasses et les maisons à étages empilés rythment le voyage.

A l'arrivée à Chitwan, une bonne dizaine de rabatteurs d'hôtels attendent comme des vautours, et nous nous félicitons pour une fois de voyager en package organisé et de leur échapper. Le trajet jusqu'au cottage se fait dans une jeep des plus antiques, sur des chemins non goudronnés à travers des villages aux nombreux toits de paille. L'impression que les Népalais sont plus accueillants que les Indiens commence à sérieusement se confirmer, et notre chambre se révèle propre et confortable. Une visite dans un village Tharu est organisée, intéressante même si les connaissances historiques de notre guide sont à vérifier (lui, ça ne le choquerait peut-être pas d'entendre que Mumtaz Mahal est morte dans un accident de voiture - référence), surtout sur les raisons de la migration de cette population d'Inde, mais il en sait long sur la faune et la flore. Vient le moment émouvant de notre première rencontre avec les éléphants que nous allons bientôt monter - il paraît qu'il faut y aller progressivement.

La rivière qui marque l'entrée de Chitwan National Park n'est pas loin, nous poursuivons donc à pieds jusqu' ce qu'une grosse goutte, chargée d'électricité il semblerait, tombe sur mon épaule, annonciatrice de l'énorme déluge qui s'abat quelques secondes plus tard. Les touristes s'enfuient en jeep ou se réfugient sous les abris de paille qui sont loin d'être une grande consolation face à ce vent et cette grêle. L'humeur se fait électrique elle aussi, surexcitée. Les flaques d'eau montent de plusieurs centimètres en quelques minutes, le rideau de pluie devient impénétrable, le vert de la végétation devient flou, puis le déluge s'enfuit quelques minutes et nous profitons de l'éclaircie pour nous précipiter vers l'hôtel, pieds nus dans les flaques et les ruisseaux de boue.

Le lendemain le réveil est dur à 6h du matin, au point que nous nous taillons déjà une solide réputation de retardataires. Notre petit groupe part à pieds jusqu'à la rivière où nous prenons place sur une longue barque effilée rappelant les shikaras cachemiris. Dans le jour encore clair, la plaine du Teraï, si plate que cela semble surnaturel, s'étire dans un dégradé de vert jusqu'aux montagnes dans leur lissé bleu sombre. Le but affiché de l'expédition est d'observer la faune de la rivière, et les races d'oiseaux sont multiples et leurs noms oubliables, sauf peut-être le Marabou, oiseau soi-disant extrêmement rare mais aperçu plusieurs fois pendant la journée. Beaucoup de martins-pêcheurs aussi, dont le plongeon énergique froisse tout à coup la surface lisse de la rivière. Cet immense espace plat comme un carrom fait que le moindre relief apparaît comme un défaut, et que le moindre signe de vie, animal ou humain, est un message qui résonne dans ce monde vert et bleu.

Soudain le guide nous indique deux petits triangles sombres qui dépassent de la surface de l'eau et nous enjoint le silence. Nous finissons par réaliser qu'il s'agit des yeux d'un crocodile... "This one is not eating French breakfast !", merci, contentes de le savoir... Après la rencontre du gentil crocodile mangeur de poisson, le gavial (en voix d'extinction selon Wiki-bible), nous poursuivons avec une marche d'une heure à travers la jungle. Nous n'apercevons pas d'autres animaux, mais le passage d'une végétation à l'autre est suffisamment fascinant en lui-même, comme le passage d'une végétation luxuriante, aux arbres hauts, tordus et garnis de lianes, abritant de multiples termitières, à une soudaine clairière à l'herbe rase et à la lumière féérique, encadrée par des arbres fins mais hauts comme des cathédrales.

Après cela c'est l'heure du elephant bathing, sport local sans doute si on en juge par la description de la chose : il s'agit de grimper tout habillé sur le dos de l'éléphant trônant au milieu de la rivière et de jouer avec lui pour rendre ludique l'heure du bain, à grand renfort de basculements inopinés dans l'eau et d'arrosages par trompe. Comme sur le logo d'Eléphant Bleu en France. Et puis ça permet de briser la glace.

Car c'est ensuite le moment du fameux safari à dos d'éléphant. Pour monter dessus, pas grand effort, on passe par une rampe comme un maharaja fainéant, et je jalouse violemment le driver qui grimpe sur la tête de l'éléphant en passant par la trompe. Nous sommes quatre plus le driver sur l'éléphant, autant dire que le confort est limité - finalement je plains le maharaja obligé de parader des heures sur ce perchoir. Nous traversons la rivière où jouent des enfants du village, et pénétrons dans la réserve dans la lumière de la fin d'après-midi. Après seulement quelques minutes, un paon à la roue bleu roi se plante sur notre chemin ; le silence est total à part le pas lourd des éléphants sur le tapis de feuilles plus larges que la main ; une biche s'élance, et plus loin un troupeau entier de cerfs. Un mouvement presque irréel car seulement entraperçu, mais qui laisse dans le coeur une empreinte à la fois lourde et aérienne. Sentiment d'être privilégié. Lorsqu'un rhinocéros est aperçu par le driver, l'observation se transforme presque en chasse pour entourer l'animal d'éléphants chargés de touristes. L'éléphant est le pire ennemi du rhinocéros, rappelez-vous Babar et Rataxès. Pas de tigre donc, la chance n'a pas été de notre côté, mais de celui de quelqu'un d'autre le matin même, peu après l'aube.

Le troisième jour est celui du départ avec néanmoins une petite gâterie au passage, une descente en rafting. Nous partons tôt en bus local pour nous rendre au point de départ. Cette première expérience de bus local est d'abord rafraîchissante, loin du confort aseptisé (mais relatif quand même) des bus pour touristes : décoration de guirlandes fantasques et colorées oscillant au rythme des ornières et des virages en coude, pas un seul touriste, musique népalaise ou Bollywood. Cependant la réjouissance est courte : après seulement quelques minutes chaotiques le bus s'arrête sur le bas-côté. Pneu crevé. Il nous faudra peu de temps pour comprendre que dans ce type de routes et de relief alliés à un matériel quelque peu archaïque ce genre d'incident est plus que commun. Voilà pourquoi nous étions les seules à être surprises voire incommodées, hein. "Five minutes waiting", ce sera bien plus bien sûr, et pourtant pour une raison inconnue je n'ai pas le réflexe de sortir me dégourdir les jambes et je préfère en profiter pour écrire un peu, écrasée par le siège de devant et calée par mon backpack. Après au moins une heure d'attente et de réparations observées de près par Marine armée de son appareil de photo devant une fenêtre du bus - elle fut ainsi le témoin privilégié du transport d'un phacochère dans un sac à dos, nous voilà repartis. Comme toujours le trajet est chaotique d'autant plus que le chauffeur semble vouloir rattraper son retard. Peine perdue d'ailleurs, mais qu'importe nous devons de toute façon attendre deux heures de plus sur place, deux Anglaises arrivent encore plus en retard que nous, sûrement au moins deux crevaisons.

Le bateau de rafting nous attend sagement en contrebas au bout d'un chemin rocailleux qui rejoint le torrent. Pendant qu'un couple d'Indiens de Chandigarh enfile laborieusement un gilet de sauvetage, par-dessus la kurta blanche pour Monsieur et par-dessus l'ensemble kamiz pour Madame à l'enthousiasme débordant, viennent les recommandations d'usage, dont la plus mémorable reste "If you fall in the water, don't grab the Sandeep otherwise Sandeep is swimming too" (Sandeep étant le petit gars en kayak chargé de ramer à la rescousse d'éventuels naufragés). Les rapides se font attendre mais l'enthousiasme pour le paysage est lui immédiat. La rivière exhibe une belle couleur "caramel" (dixit Marine et elle est près de la vérité) et serpente entre les flancs de montagne dans leur habituel dégradé bleu et vert. Parfois une langue de route chargée de camions bariolés, enguirlandés et bruyant apparaît dans un virage dégagé en hauteur ; des quinconces de maisons étagées se bousculent jusqu'au bord des falaises ; des escaliers taillés dans la roche coulent jusqu'aux berges d'un blanc sablonneux. La descente de presque deux heures fait s'alterner eau à peine ridée et rapides écumants. Madame de Chandigarh a tendance à systématiquement ramer dans le sens inverse tout en réprimandant les autres, tandis que Monsieur de Chandigarh est trop occupé à s'exclamer "Kitna maaza lag raha hai !" (c'est vraiment trop fun !) pour ramer efficacement. Quand le courant le permet, je suis toujours la première à basculer en arrière pour nager un peu. J'aime la sensation de flotter sans effort à la surface d'un courant autoritaire. Monsieur de Chandigarh aussi, d'ailleurs sous l'eau il a un peu les mains baladeuses. Un rapide plus important que les autres finit par le faire tomber, juste punition - mais il ne tombe qu'à l'intérieur du bateau, dommage. Régulièrement, de longs et fins ponts de corde s'étirent d'un côté de la rivière à l'autre, suspendus dans les airs, presque irréels de fragilité, et sont traversées par des femmes chargées de lourds paniers remplis de branchages ou de rocailles et dont le poids est supporté par le front. "Paddle High Five", tel est le rituel qui s'installe après que chaque rapide a été vaincu...

Après la fin du rafting, le séchage et le pique-nique, le rafting-chef chercher à nous refourguer à un bus local - après tout, on nous a promis de nous faire amener à Pokhara. Après une heure on y réussit enfin. Pas de crevaison cette fois, une change, mais toujours les mêmes hauteurs retrouvées après le Teraï et les mêmes soucis de circulation. A Pokhara, ville touristique par excellence, j'ai du mal à garder mon sang-froid devant tous ces rabatteurs d'hôtel qui nous harcèlent. Nous finissons par trouver une mignonne chambre dans une guesthouse, non loin de la rue "à tentations" remplies de la gamme d'articles à acheter au Népal, et non loin d'un restaurant aux lanternes de papier où nous dégustons un steak de buffle. Ça vaut bien le bœuf, et ça évite les deux ans de prison prévus pour le meurtre d'une vache...