Et maintenant, je suis ici :

mercredi 11 août 2010

ਅੰਮ੍ਰਿਤਸਰ (Amritsar) - 30-31 octobre 2009

J'ai enfin terminé de mettre à jour mon blog pour ce qui est du voyage au Népal, mais la vérité, c'est que je suis bien plus en retard que j'en avais l'air. A l'instar des stars du rock qui vendent plus de disques mortes que vivantes, j'écris plus sur l'Inde une fois rentrée en France. Bref. Le retard en question, il est de... 10 mois. Il date de la visite de Tomek et Robin et de notre petite virée commune à Amritsar fin octobre. A ma décharge, c'était juste après ma rencontre avec Piyush et juste avant mes exams et mon départ pour la Nouvelle-Zélande.

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Pour une nouvelle échappée de Delhi, nous mettons sur pied une virée à Amritsar avec un groupe de compagnons inédits, Tomek et Robin, nos visiteurs inénarrables aux mésaventures si répétitives qu'on les soupçonne d'être provoquées, Anne co-JNUieuse, sa coloc, Marine et moi. Encore une fois nous partons trop tard de Panchsheel pour aller à la gare de Nizamuddin, d'où un stress conséquent dans les embouteillages et une belle montée d'adrénaline pour arriver sur le quai tout essoufflés... avant de réaliser que le train nous attend sagement, en retard. Nous repérons nos places puis Marine et moi descendons pour acheter quelques provisions (le voyage s'annonce long) et... voyons le train s'éloigner tandis que nous sommes toujours le quai. Nouvelle montée d'adrénaline et course interrompue par la chute du portable de Marine et le ramassage express de ses pièces détachées sur le quai, et finalement rattrapage du train dont la lenteur est pour une fois une qualité. Le voyage se poursuit sans encombre, ponctué par l'écoute des quatuors de Dvorak avec Tomek, par les "blagues lépreuses" adaptées au contexte indien par Tomek et Robin et par un grignotage acharné de samosas.

Lorsque nous arrivons le lendemain à Amritsar, la nuit a bien sûr été courte. Dès la descente du train, il est évident que nous ne connaissons rien à cette Inde-là. Le Penjab est véritablement le pays des Sikhs, grands barbus enturbannés à l'allure fière ; je suis parfaitement incapable de comprendre le penjâbî, encore plus de le lire, par chance les chauffeurs de rickshaws parlent hindi, mais avec une intonation dure et des consonnes rauques. Depuis le pont ferroviaire, nous apercevons une manifestation conduire exclusivement par des femmes habillées en churidar-kamiz (nous nous rendrons vite compte que les saris sont extrêmement rares chez les femmes sikhes) ; pas la moindre idée d'ailleurs du motif de cette manifestation.

Nous finissons par négocier un rickshaw pour un prix à peu près convenable et nous entassons somme toute assez facilement dans cette carcasse motorisée. Amritsar, le "bassin de nectar", était étymologiquement censée nous plonger dans des délices religieux, ce qu'elle n'a pas manqué de faire d'autant plus que nous sommes arrivés bien involontairement au Temple d'Or en pleine fête religieuse sikh, et même la plus importante que connaisse le Penjab : l'anniversaire de Guru Nanak, le fondateur du sikhisme. Il est huit heures du matin et pourtant les rues sont déjà envahies et bruyantes ; pas évident donc de trouver un endroit pour prendre un p'tit déj'. Nous finissons par trouver un petit restaurant sombre mes propres où nous défilons un par un avec une brosse à dents pour faire un brin de toilette dans le robinet du fond - ça doit être étrange aux yeux des Penjâbis. La visite du Temple d'Or est bien sûr notre premier objectif, après l'adoption obligatoire d'un couvre-chef. Malgré la foule grouillante et excitée, le temple trônant au centre de son bassin sacré où se lavent des fidèles inspire l'apaisement. Une masse de gens font la queue sur la digue-parvis pour entrer dans le temple ; d'autres se recueillent assis au bord du bassin. En ce jour de fête, le recueillement est sur tous les visages, que ce soit celui, digne et fermé, des officiels du temple, ou celui, ému ou extatique, des fidèles venus de loin. Parades, mouvements de foule, jeux de lutte, rituels obscurs pour nous, l'ambiance de fête envahit chaque recoin du temple, et chacun y a un rôle assigné.

Ce temple est le lieu-saint par excellence des Sikhs. J'en avais entendu parler pour la première fois en cours d'histoire à cause du massacre de 1984 qui a ensuite été la cause directe de l'assassinat d'Indira Gandhi (les Sikhs avaient apparemment du mal à lui pardonner d'avoir fait charger l'armée dans le temple). Dans le même ton, passage devant l'entrée de Jalianwalla Bagh, jardin où les Britanniques ont massacré des centaines de civils en 1919.

Le Temple d'Or et la cérémonie quotidienne de la fermeture de la frontière indo-pakistanaise, à quelque 20 kilomètres de là, sont les deux attractions principales d'Amritsar. Nous négocions donc un aller-retour en jeep pour voir la cérémonie qui attire chaque jour des milliers de personnes. La foule massée sur les gradins nous empêche de bien voir le rituel observé farouchement, avec démonstration militaire accompagnée de chants patriotiques de chaque côté de la frontière. C'est évidemment à quel côté chantera le plus fort !

Après le retour dans le centre d'Amritsar, trouver une piaule pour la nuit s'annonce compliqué : nous avions prévu de passer la nuit au Temple d'Or, puisqu'un des piliers du sikhisme est d'offrir un hébergement gratuit à quiconque le demande. Mais en ce jour de fête, pas moyen de trouver six places dans un dortoir. Pas moyen non plus de trouver une chambre pas chère dans un hôtel : les hôtels aussi profitent du festival. Quand un digne Sikh au turban bleu nous aborde, nous voyageurs désespérés et sans toit, notre première réaction est d'être méfiant ; mais il finit par nous trouver une chambre pas -trop- chère juste derrière le Temple d'Or où nous pouvons nous entasser à six. Du coup, il se déclare notre ami pour la vie et notre guide pour le week-end. Après un petit repos bien mérité à l'hôtel, nous repartons pour le Temple, mais pas au complet car Tomek expérience les maladies-de-l'Homme-Blanc-en-Inde (je réalise d'ailleurs que je n'ai aucune photo de Tomek pendant ce voyage, je ne sais pas comment il a fait pour éviter autant l'appareil photo !). Notre inamovible guide-et-ami nous accompagne à travers le temple soi-disant habituellement plongé dans une atmosphère "mystérieuse" la nuit ; mais en ces temps de célébration le temple est recouvert de milliers de guirlandes électriques ! On repassera pour le mystère, mais il faut avouer que le sanctuaire a quelque chose de féérique quoiqu'intrinsèquement kitsch. Nous zigzaguons à travers la foule bigarrée et recueillie pour suivre notre guide à travers toutes les salles dont il connaît l'histoire attitrée ; "I like to help strangers when they arrive here. And today is a Holy day, it is about sharing".

Une odeur de pâtisserie sucrée flotte dans une terrasse dominant une grande salle qui après approche se révèle être une gigantesque cuisine où de très nombreux volontaires cuisinent de gigantesques quantités de nourriture dans de gigantesques ustensiles. Il y même une machine à chapatis qui fabrique des centaines de chapatis à la chaîne. La bouche m'en tombe. Repas frugal ensuite, chapatis, pickles et légumes assis en tailleur au milieu de centaines d'autres personnes faisant de même, alignés dans un calme religieux. Et à la sortie, nous avons droit à une belle vue plongeante sur le lave-vaisselle :

De retour sur une terrasse de marbre blanc entourant, accoudés à la balustrade qui plonge sur le fameux bassin de nectar ou trône le temple étincelant, nous réalisons que la foule tantôt amassée s'est mise en mouvement. Une procession s'éloigne du temple et vient vers nous, enserrant un petit groupe d'hommes. Ils soutiennent une sorte de chaise à porteurs apparemment vide mais révérée par la foule entière ; à mieux observée, on réalise qu'un tissu richement brodé recouvre un livre, que notre guide nous présente comme le Siri Guru Granth Sahib (surnommé par nous "le Méga-Book"), le livre sacré du sikhisme qui rejoint comme chaque jour sa demeure nocturne, mais en grande pompe ce soir.


dimanche 1 août 2010

Chronique d'une écriture annoncée

Aujourd'hui, dimanche 1er août, je décide qu'il est temps de tenir loin les démons de la nostalgie indienne qui ont suffi à me décourager d'ouvrir carnets de voyage, albums photo et messagerie de portable indien depuis mon retour. Un mois et demi après, il faut dire que le boulot en retard s'est accumulé - un boulot que je ne fais même pas seulement pour mon lectorat après tout limité (désolée de la rudesse de la formule, ô chers habitués !) mais pour moi surtout, pour remettre les choses en place, avoir l'impression d'avoir accompli le but que je m'étais fixé il y a un an (déjà) et bien partir vers les buts nouveaux que je viens de me fixer.

Je vais tricher encore sur la chronologie, remettre chaque article à la date vécue, histoire de ne pas parler du moi passé au présent et de pouvoir parler aussi du moi présent.


jeudi 1 juillet 2010

Népal - same same but very different

La fuite en règle d'Inde et les grands renoncements au Toit du Monde et même aux routes les plus hautes du monde (Ladakh) pour cause de remaniement budgétaire nous mènent Marine et moi vers le Népal pour deux semaines, du Teraï aux sommets enrhumés par la mousson, chevauchant tout ce qui peut se chevaucher (cheval, éléphant, rickshaw, camion local etc).

Le détail viendra quand j'aurai fini de recopier mes carnets de voyage et de charger mes photos - à condition qu'il y ait encore quelqu'un pour me lire, parce que là pour le coup, je sais que j'ai déjà dépassé les délais habituels de retard...

samedi 5 juin 2010

Népal (6) le retour : de Tansen à Delhi

Bon, là, j'avoue que c'est une longue et pénible histoire. Nous ne retiendrons, pour la postérité, que les étapes et les moyens de transport qui en firent le croustillant et le côté inoubliable - aïe.

Il faut d'abord souligner que le fait de renoncer à un trajet en avion pour le remplacer avantageusement par une aventure terrestre n'est pas un simple choix logistique : c'est un drastique changement de mode de vie. Entrons maintenant dans le vif du sujet.

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Etape 1 : Tansen-Butwal. Moyen de transport : local bus.
Il faut quand même dire que ça commence mal. Les backpacks à peine bouclés, la note à peine payée, les employés de l'hôtel qui nous regardaient d'un air étrange depuis notre arrivée, fraîches et pimpantes dans le hall d'entrée finissent par nous dire qu'il y a une grève. Une vraie grève, à la népalaise. "You must not go ! There is a strike !". Mais nous n'avons pas le choix : il fallait relier l'Inde avant le 4 juin pour attraper notre train à Gorakhpur - non pas que la perte de la somme versée pour le billet soit dramatique, mais tous les trains des jours suivants sont pleins, et notre visa népalais échoit de toute façon le 5 juin. Alors nous partons quand même, en taxi de l'hôtel au general bus stand, et c'est là que les choses se compliquent. On nous explique que la grève est concentrée sur le district de Butwal (vous vous rappelez Butwal bien sûr ?) ; or c'est justement à Butwal que nous devons aller pour ensuite continuer vers le Sud. "There's no bus today". Mais Marine aperçoit au loin un bus qui s'apprête déjà à dépasser le carrefour. "But this one, where is it going ?! - Er... To Butwal. - THEN STOOOP IT !!!". L'homme fourre ses doigts dans sa bouche et émet un sifflement suraigu qui nous perce les tympans et cloue le bus sur place. "Thanks man !!!" et nous courons vers le bus qui nous attend malgré les klaxons intempestifs. On nous demande où nous allons : "Butwal ?! But... - We know. - You're going to the border ? Ok I will arrange a solution for you".

Etape 2 : Butwal-Sunauli. Moyen de transport : cyclorickshaw.
Il y a toujours une solution. Toujours. Et dans les pires situations il y a toujours quelqu'un qui arrive à retirer son propre profit. En effet le gars du bus s'arrange pour nous trouver un plan de secours : à l'arrivée à Butwal, il nous désigne un gars à chemise rapiécée qui s'agite déjà à travers la fenêtre du bus. "You'll go with him, he'll take you to the border". L'homme en question n'est autre qu'un rickshaw-walla. "The only way to go to Sunauli when there is a strike is to take a rickshaw, but very, very expensive". En effet il réclame 1000 roupies, ou plutôt 2000 car il veut que Marine et moi nous installions chacune sur un rickshaw - le deuxième conducteur s'en frotte déjà les mains. Pas question, 2000 c'est trop, alors 1500 pour deux filles sur un seul rickshaw. Le cyclorickshaw, on avait déjà expérimenté à Old Delhi dans les artères encombrées ; mais là, il s'agit d'un trajet de 3h dans la chaleur du Teraï. L'exploitation de l'homme par l'homme ne fut jamais si bien démontrée : deux Blanches avec énormes sacs à dos conduites en rickshaw par 40° sur 60km par un homme maigrelet et ruisselant de sueur, mais ravi de faire ainsi l'affaire de l'année. Aucune photo bien sûr, le malaise est trop grand. D'ailleurs nous sommes bien trop occupées à fixer la grande route se dirigeant droit vers la frontière, désertée de tout véhicule, de tout signe de vie. Quelques humains parfois, mais surtout des drapeaux communistes, et le vide percutant plus poignant qu'une foule en colère.

Etape 3 : passage de la frontière. Moyen de transport : à pattes.
Soyons clairs, la frontière indo-népalaise, c'est le bordel. Le cyclorickshaw nous largue à distance respectueuse de la douane et des files interminables de camions qui s'y agglutinent pendant des heures. Personne ne sait vraiment où il faut aller, on sait simplement qu'il faut obtenir un tampon sur son passeport à la douane népalaise, faire vérifier son visa de l'autre côté de la frontière à la douane indienne, et changer ses roupies népalaises en roupies indiennes. Le tampon n'est pas un problème, nous sommes en règle pour les Népalais. Le douanier indien fait une drôle de tête en regardant nos visas : "So you are JNU students ? - Er... Yes, yes. -Hhhhhmmmm". Et il nous rend nos passeports d'un air soupçonneux. Pour info, à ma grande surprise, nos sacs ne sont à aucun moment vérifiés : on aurait pu faire passer n'importe quoi ! Le vrai problème, c'est de changer nos roupies. Pas moyen d'avoir un taux honnête. On finira par se contenter d'un taux plus que crapuleux juste histoire de pouvoir décamper de cette ville au plus vite.

Etape 4 : Sunauli-Gorakhpur. Moyen de transport : local bus.
Trouver un bus pour Gorakhpur est facile, car il s'agit de la première ville indienne après la frontière équipée d'une gare ferroviaire avec des trains à destination des métropoles. Au point que les compagnies de bus se livrent une concurrence sans pitié, à grand renfort de rabatteurs et de ventes de tickets à la criée. "Il est beau mon bus il est beau..!" Pas cher, donc pas confortable, hein. Les banquettes de deux personnes me paraissent singulièrement étroites ; mais quand je me retourne pour observer les voyageurs népalais, je m'aperçois qu'eux y sont parfaitement à l'aise ; je me sens exactement comme Janine dans L'Exil et le Royaume de Camus.

Etape 5 : Gorakhpur - Delhi. Moyen de transport : train.
A l'arrivée à la gare de Gorakhpur, les choses s'annoncent mal : notre train n'est pas affiché. La première fois qu'on se renseigne au guichet, c'est "I don't know". La deuxième fois, c'est "There's no such train". La troisième "Ok I'll check (...) oh yeah it's 5 hours late". On attend quelques heures en salle d'attente réservée aux femmes mais peuplée aussi bien d'hommes (l'inverse n'est pas vrai), à manger des chips, boire du Thums up (beurk...), tenter des étirements sous le regard intrigué et circonspect des mères de famille indiennes. Finalement, le train arrive alors que nous ne l'attendions pas avant au moins trois heures. Nous y montons, trouvons nos couchettes et nous y allongeons sans penser ni aux regards habituels fixés sur nous ni au fait que nous n'avons pas mangé de vrai repas depuis la veille. Une bonne nuit de sommeil plus tard, la soif se fait sentir, tandis qu'il apparaît que le train cherche à rattraper son avance : ce qui signifie qu'il arrivera finalement bien avec un retard de plus de cinq heures, totalisant à l'arrivée un trajet de dix-huit heures. Autant dire que pendant ce temps je me dessèche, surtout qu'aucun pani-walla n'a la bonne idée de passer dans notre compartiment pendant plusieurs heures. Quand finalement l'un d'entre eux passe, je me jette sur lui du haut de mon perchoir et vide plus de la moitié de la bouteille que j'achète aussitôt. Marine avait soif aussi, même si elle ne disait rien, bécasse. On est de retour dans la frange des 40°c.

Etape 6 : DELHI : gare - Connaught Place. Moyen de transport : bus.
Nous avions prévu de tenter la grande aventure entre l'extrême-est de Delhi et JNU en rickshaw, mais coup de chance, des bus coordonnés aux horaires des trains dans une organisation digne des pays développés attendent sagement en face de la gare. "Bas, bas, baaaas, CP ke lye !!!!". Direction CP donc, qui appartient elle aux terres déjà explorées et cartographiée par nous. A l'approche de cette épouvantable place insultant à la logique sociale et architecturale la plus élémentaire, nous réalisons soudain que cette fois, il -faut- manger. Et à CP, y'a un KFC. A nous les cuisses de poulet !! Quand nous faisons irruption dans le restaurant, mal coiffées, puantes, sales, avec nos énormes sacs à dos, notre première réaction est de courir aux toilettes pour une toilette élémentaire, qui n'empêche néanmoins pas les serveurs de nous fixer d'un air outragé, surtout quand nous commandons assez de nourriture pour une douzaine d'indigènes et que nous monopolisons des prises électriques pour recharger nos téléphones et passer les coups de fil de rigueur à ceux qui nous attendent. Mais dans la gêne, y'a pas de plaisir ; et là franchement, je crois que je n'ai jamais autant apprécié un repas.

Etape 7 : DELHI : Connaught Place - Jawaharlal Nehru University. Moyen de transport : autorickshaw.
Dernière étape, retour au monde connu, mais aventure toujours, dans les fameux embouteillages de Delhi. Je dépose Marine à Lajpat Nagar avant de continuer seule vers JNU, en faisant au passage amie-ami avec le chauffeur de rickshaw ravi de constater que je pouvais répondre à ses questions en hindi, ce qui le pousse à me décrire en détails toute sa vie quotidienne et tous les membres de sa famille. Arrivée à JNU vers 18H au lieu de la fin de matinée, mais on n'est plus à ça près. Le couronnement de ce voyage : la douche la plus divine de ma vie.

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Durée totale : j'ai pas compté. Deux jours, à peu près. Heureusement que ça valait la peine de revenir à Delhi avant de repartir en France, hein !

mercredi 2 juin 2010

Népal (5) Tansen तानसेन

Tansen. Agrippée à une dorsale de l'Himalaya, chargée d'histoire glorieuse ou pathétique. Importante capitale médiévale à la forte couleur culturelle Newari, place artisanale reconnue pour le travail des métaux et des tissus, ses rues furent aussi baignées de sang il y a peu de temps, en 2006, pendant la guerre civile. Je me sens tout de suite à l'aise dans ces ruelles étroites mais lumineuses et pleines de vie, remplies d'échoppes et d'ateliers d'artisans. La ville étant construite entièrement à flanc de montagne, absolument tout semble accroché à la pente, et se promener prend vite des allures de trek (héhé, mieux que la Journée des Escaliers). Arrivée sans encombre, épluchage du Lonely Planet, et décision de faire le plus gros extra budgétaire de nos deux semaines : loger dans le meilleur hôtel de la ville, le Srinagar Hotel, perché en haut de Srinagar Danda, à 1000 roupies la nuit - du jamais expérimenté. Mais avoir cette vue-LA sous ses fenêtres, ça se paye :

Et puis l'hôtel offre un confort indéniable, voire, selon nos standards habituels, un luxe certain, d'autant renforcé que nous sommes les seules clientes : en général, la mousson n'est pas la saison privilégiée pour visiter le Népal. Nous finissons par nous arracher à notre petit confort pour aller visiter la ville, en commençant par une balade dans ses hauteurs, où se nichent une stupa bouddhiste en haut d'un grand escalier (encore !) et un petit temple hindou où nous faisons connaissance avec deux femmes parlant un très bon hindi et nous refilant des offrandes rituelles par poignées. Je vous mets au défi d'ailleurs de trouver une bonne façon de vous débarrasser d'offrandes rituelles - sans être vu, sans commettre de sacrilège, sans risquer de se mettre sous le coup d'une malédiction.

Redescente hasardeuse ensuite à travers des bois portant des traces récentes d'un incendie - qui deviendra le théâtre d'un drame filmé. Par un coup de chance peu commun, nous rejoignons par ce chemin le haut de la ville, avec ses ruelles qui coulent vers Sitalpati, le centre de la ville et son principal marché, organisé autour d'une curieuse place octogonale où nous repérons un restaurant de cuisine mewari traditionnelle, à expérimenter le soir même. A la tombée de la nuit, nous visitons un temple hindou coincé dans le centre-ville, envahi de monde à tel point qu'il semble être un haut lieu de rencontres sociales. Mais nous sommes les seules touristes. Puis il nous prend l'étrange idée de chercher un cyber-café. Il devient vite évident qu'après à peine 19h tout est fermé...

Parce que nous ressentions le besoin de renouer avec le goût de l'aventure des derniers jours, nous mettons sur pied une expédition osée. Enfin non, disons le, ce n'était pas censé être si aventureux. Le Lonely Planet indiquait un "petit trek assez difficile", 3h aller, 4h retour, pour aller voir le Ranighat Darbar, un palais rana située tout au fond des gorges de la vallée de Tansen, le long de la rivière Kaligandaki. Cela semblait raisonnable. Le matin nous avions donc pris notre temps, petit déjeûner copieux, etc. Pourtant les employés de l'hôtel nous avaient bien prévenues, que d'une part il n'y avait aucun moyen de rejoindre le Ranighat Darbar autrement qu'à pieds, que d'autre part cela prendrait beaucoup de temps, que c'était un chemin difficile et que nous ne serions pas de retour avant la tombée de la nuit. Mais nous avions cru les - et nous - rassurer en prenant une lampe-torche et un pique-nique en partant. La première heure de marche avait été plutôt facile, et cela nous avait surprises "Bah si c'est comme ça tout le long c'était pas la peine de nous faire tout ce cirque à l'hôtel". D'où l'enthousiasme du début, les exclamations extasiées devant le paysage, et la colonisation par Marine d'une souche à l'allure royale.

Cependant, le chemin sinueux qui tourbillonne à travers les petits villages est loin d'être sans bifurcations, et nous commençons à demander régulièrement notre chemin, puis à demander à combien de temps se situe notre destination. Nous finissons par comprendre que nous avons pris le chemin le plus long, celui qui serpente en pente douce, au lieu du chemin plus rapide mais bien plus raide, celui sûrement dont parlait le Lonely Planet. On commence à s'inquiéter de la longueur finale de l'expédition... "Ranighat kitna dur hai ? (c'est encore loin Ranighat ?) - Nahi, ek gantha ! (nan, une heure !)". Une heure plus tard, à un autre village : "Kitna dur hai ? - Sirph ek gantha ! (seulement une heure !)". Encore une heure plus tard : "Ek gantha !". Et ainsi de suite. Jusqu'au moment où je craque, fatiguée, me demandant combien de temps il nous faudra encore pour remonter, les jambes flageolantes dans la pente raide, casse-Gaëlle, et ce chemin qui n'en finit jamais, jamais, jamais de descendre. Marine continue, elle. Assise sur un rocher au bord du chemin, une falaise au-dessus, une falaise en-dessous, un torrent qui gronde se perdant dans l'océan d'arbres dans lequel se noie aussi notre chemin, j'aperçois encore Marine un moment en contrebas, puis sa silhouette se perd elle aussi dans les arbres. Quand la fatigue s'estompe le sentiment de solitude débarque, associé à un grand sentiment de fragilité, là, les pieds balançant dans le vide. Et ensuite, je finis par me demander ce que fera Marine si elle se retrouve coincée en bas après le coucher du soleil. Rester seule sur mon rocher dans le jour qui décroît ne me paraît plus une bonne option, une fois la fatigue et la rage de ma propre faiblesse passées ; mais remonter non plus. Et là, juste là, j'entends des pas qui viennent d'en haut : une vieille femme qui sûrement ne doit pas être aussi âgée qu'elle en a l'air, emmitouflée dans un châle rouge, et un homme coiffé d'un bonnet. Elle me demande ce que je fais là, si je suis seule, ah bon mon amie m'a laissée seule, c'est dangereux, je ne devrais pas rester là, il faut que je vienne avec elle. Elle insiste, son frère approuve du regard. Je finis par la suivre, lentement d'abord, maladroitement même dans la rocaille irrégulière et les marches taillées dans la montagne par l'érosion. Elle se moque un peu, gentiment. "Ap yeh roz karti haim ? (Vous faites ça tous les jours ?) - Djii, roz djati hum. Roz (Oui, tous les jours. Tous les jours).

Un peu moins d'une heure plus tard - même si la vieille femme m'a bien fait comprendre que seule avec son frère, il lui aurait fallu à peine une demi-heure, nous atteignons le fond de la vallée. Sans prévenir, la pente s'interrompt, la rocaille s'entasse sur le soudain replat comme si elle dévalait la montagne depuis des siècles. Quelques maisons rudimentaires, et la rumeur de la rivière. La lumière de fin du jour est à la fois une récompense et une angoisse, même si je ne pense pas encore à remonter. Au tea stall, je demande si on a vu passer une jeune femme blanche. Personne n'a rien vu. Je commence à m'inquiéter, je décide de continuer jusqu'à la rivière en sentant bien les regards inquiets eux aussi me suivre. Une plage de sable et cailloux s'étend paresseusement jusqu'à la rivière bordée par de gros rochers tandis qu'une bâtisse d'un bleu passé, mal conservée, s'élève sur ma gauche. Tous ces efforts pour ça... J'arrive au bord de la rivière sans voir trace de Marine, hésitant à m'époumoner pour l'appeler sous le regard des quelques Népalais présents. Comme j'hésite encore, quelqu'un finit par me faire signe depuis la balustrade du Ranighat : il me fait signe de descendre derrière les rochers de la rivière. Là, enfin, je trouve Marine, les pieds dans l'eau, mordant dans un sandwich. "Y'a des petits poissons dans la rivière, ils essayent de me bouffer les pieds".

Je lui raconte mes aventures, on en rit, je mange, je me fais bouffer les pieds par les poissons aussi. Ah oui et au fait, le Ranighat Darbar, avec un petit changement de perspective, ça donne finalement ça :

Vient quand même le moment où il faut réfléchir à comment remonter, alors que les dernières heures du jour brûlent d'une lumière hésitante au fond de la vallée. Il reste à peine une heure avant que l'obscurité ne soit totale ; et l'hôtel se situe tout en haut, à au moins 4h de trajet. Je finis par me rappeler que le gérant m'avait donné la carte avec le numéro de téléphone de l'hôtel - il avait apparemment bien senti à quel point notre expédition était hasardeuse. Le propriétaire du tea stall accepte de me laisser utiliser son téléphone fixe pour appeler notre hôtel, mais le standardiste parle un très mauvais anglais, et j'ai du mal à me faire comprendre en hindi. Je raccroche dépitée, disant que je rappelerais, puis explique la situation en hindi au gentil monsieur à grands renforts de geste et d'interventions marinesques. Appeler l'hôtel, expliquer que nous sommes coincées au Ranighat, que la nuit va tomber, demander si on peut nous aider. Succès finalement, on nous demande de remonter jusqu'à Elephant Stone, un rocher taillé par l'érosion à la ressemblance d'un éléphant et que nous nous rappelons avoir dépassé en descendant, à une heure de marche du Ranighat, et on nous dit qu'une moto va descendre nous chercher là. Nous montons, pas trop péniblement, même si la jungle devient sombre à une vitesse exponentielle. A Elephant Stone, personne. Une demi-heure plus tard, personne. Nous décidons de continuer à monter un peu, dans le doute ; d'ailleurs si quelqu'un descendait on ne pourrait pas le manquer. Au moment où nous nous faisons cette réflexion, un moteur vrombit, et apparaît non une moto, mais bel et bien une jeep antique et cabossée. Un flot de gens en sort en saluant vivement le conducteur ; il a apparemment profité de l'occasion pour descendre des villageois se rendant au hameau vers Ranighat. Il nous fait signe de monter, arborant une mine plus que réjouie. Trois adolescents l'accompagnent, ils descendent de la jeep apparemment pour nous laisser monter, mais en fait s'affairent plutôt à pousser le véhicule dans ce démarrage-plus-qu'en-côte. Quand il finit par avancer, raclant les rochers, ils sautent vivement dans la jeep. Le fou-rire commence - we are handled by professionals. Le conducteur s'amuse encore plus que nous. Il a l'air dans son élément dans cet innommable bordel. Il prend de l'élan dès qu'il le peut, pied au plancher, rit aux éclats, nous file deux petites briques de jus de mangue par-dessus son épaule. Nous le surnommons l'Aventurier. L'Aventurier est prêt à toutes les situations, il recule sur plusieurs dizaines de mètres pour prendre de l'élan si la pente devient soudainement encore plus raide ; il fait descendre les trois gamins pour pousser la jeep, caler les roues, racler la terre, enlever les cailloux si ça ne suffit pas. A un passage difficile, il faut s'y reprendre à quinze fois pour passer pas plus de cinq mètres. Après ça, le moteur fume pendant de longues minutes et nous nous arrêtons. "Jeep is tired. Me too", dit-il en sifflant une brique de jus de mangue. On s'arrête dans un de ces petits hameaux où des villageois lui donnent de l'eau pour lui et pour le moteur. Quand on redémarre, la pente momentanément douce permet d'accélérer ; nos têtes se cognent au plafond de la jeep pendant un moment. En tout, une heure et demie de trajet pour remonter, et 3000 roupies pour la course. Le sourire rassuré, affectueux même si légèrement narquois des employés de l'hôtel me restera longtemps. Mais ce qui me restera surtout, c'est qu'au moment de tendre les 3000 roupies au conducteur, nous avons pu lire l'inscription qui s'étalait en travers de sa poitrine sur son t-shirt : "ADVENTURER".

En bref, à propos de Tansen, je ne sais pas si c'est l'environnement, le bon accueil qu'on y a reçu, le cachet historique de la ville ou la certitude acquise que tout se mérite qui m'a tant plu. Mais j'ai trouvé un endroit où je reviendrai sûrement un jour passer du temps. Un endroit où j'ai également appris que dans n'importe quelle situation on peut toujours continuer si on écoute un peu autre chose que soi-même. J'espère que la prochaine fois que je serai confrontée à une impasse je saurai revoir la petite dame en châle rouge me montrer le chemin.

lundi 31 mai 2010

Népal (4) De Kathmandou à Tansen

Comme prévu le jour du départ de Pokhara le réveil est douloureux - la journée des escaliers restera dans les mémoires et dans les corps comme un jour maudit. Heureusement donc que nous avons le confort d'un tourist bus pour aller jusqu'à Kathmandou ! Car nous voulons quand même voir la capitale plus en détails avant de crapahuter vers la frontière sud. Tous les bus touristiques entre Pokhara et Kathmandou partent du même endroit, d'où une organisation millimétrée et terrifiante : à peine sorties du taxi, un homme nous prend nos bagages, nous indique notre bus, nous fait asseoir à une table déjà occupée par un vieil Américain et un jeune Australien plus que stéréotypé (blond, bronzé, musclé, enthousiaste) et nous recommande un croissant au beurre. J'opte pour un croissant qui se révèle avoir un goût de beignet, pas désagréable... Pendant ce temps les deux hommes conversent avec leur accent réservé aux initiés. Pour ce que j'en saisis, c'est assez bizarre après un an passé en Inde d'entendre quelqu'un en parler en des termes aussi négatifs : "dirty, unwelcoming and cheating people, overcrowded". Et ce même si ces termes sonnent juste. "Some people never have enough of India". I guess I'm one of them. Durant le voyage je m'émerveille encore de la façon de conduire du chauffeur du bus, quand même assez hasardeuse - à chaque fois que j'ouvre les yeux le bus semble prêt à basculer d'une falaise, serrant le bas-côté pour laisser passer un véhicule dans l'autre sens. En contrebas les gorges profondes enserrent la rivière couleur caramel sur laquelle nous avons fait du rafting. La pause déjeûner nous donne l'occasion de goûter au daal bhat, spécialité népalaise, pas vraiment spécifique quand on connaît le thali indien, finalement. Le retour à Kathmandou s'avère plus compliqué que prévu puisque nous nous retrouvons dans une partie peu accueillante du ghetto touristique, où les chambres sont chères, sombres et peu négociables. La fin de la journée est sous le signe du shopping (il faut bien). Mon coup de cœur : les larges châles (on flirte avec la taille d'une couverture, d'ailleurs !) en laine de yak aux couleurs vives. Coup de cœur second : un pendentif en argent inspiré d'un mandala tibétain, que je négocie longuement, échoue à faire baisser à mon prix, puis reviens chercher après être sortie fièrement du magasin devant l'obstination du marchand - ce qui est contraire à la Charte de l'Excellence en Négociation à laquelle je suis fidèle depuis un an, bordel ! Bibelots divers, statues de dieux, tissus et laines, bijoux, mandalas peints à la main, rouleaux de prière, et j'en passe (et mon budget je dépasse !), s'entassent dans les rues étroites de Thamel. Ces mêmes rues deviennent extrêmement glauques après la fermeture des magasins, à peine après 19h. Le bourdonnement des négociations et la clameur de l'appel des rabatteurs s'éteignent brusquement, trouver à manger pour pas cher dans l'obscurité sale et oppressante devient une gageure, et le susurrement "marijuana" se fait entendre partout tandis qu'on voit des Blancs s'enivrer dans des bars mal éclairés. Nous finissons par dégotter des momos, quelques saucisses et du Coca et nous réfugions dans notre chambre d'hôtel - assez pour ce soir.

Reprise des hostilités touristiques le lendemain pour se remonter le moral. Direction Patan, théoriquement ville indépendante de Kathmandou mais en fait sorte de banlieue au passé historique glorieux : ville d'artisanat, ancienne capitale de rois, et si j'en crois Wikipédia, "grand centre d'enseignement bouddhique, comme en témoignent les nombreux monastères éparpillés dans la ville. Ce serait la ville bouddhique la plus ancienne d'Asie". Nous ne prenons pas le temps de revisiter les vestiges de ces siècles d'histoire mais nous concentrons sur Durbar Square, grand ensemble de temples dédiés entre autres à Vishnou.

La place est immense et encombrée de temples, de statues, d'un musée, mais le temps présent y grouille lui aussi, avec ses vitrines d'artisans, ses passants affairés - ou non, ses guides à l'empressement nauséabond. "Hey girls, do you need a guide ? - No we don't, thank you anyway ! - But yes you need a guide ! - Er... No, thanks. - I will be your guide, not expensive, follow me. - Still not. - Come on girls, what do you think ? That we have never seen beautiful girls like you ?" Je ne cherche pas à comprendre... Le seul guide dont nous acceptons les services est un gamin à l'air savant juché sur une bicyclette trop grande pour lui et qui nous détaille l'intérieur d'un temple. L'architecture de la place, conçue comme une immense conque, symbole de Vishnou, enserre de multiples monuments séparés par des cours et un bassin très ornementé où un attroupement serré recueille de l'eau dans des cruches comme on cueille une fleur rare. Le palais transformé en musée est lui aussi une merveille d'architecture, et bien conservée avec ça, là est la grande différence avec beaucoup de monuments indiens. A tel point que nous décidons de faire une entorse de plus à notre budget et de nous payer la visite du musée. Sculptures bouddhistes et hindoues correspondant à différentes périodes et à différentes techniques s'entassent dans des enfilades de pièces subtilement éclairées ; les artisans de Patan brillaient et brillent toujours apparemment pour leur maîtrise unique du repoussé (technique détaillée ici http://en.wikipedia.org/wiki/Repouss%C3%A9_and_chasing). Meilleur souvenir de cet excellent musée ? Le détail des explications sur les différents mudrâ, positions symboliques des mains dans les religions hindoue et bouddhiste, et la finesse de ces mêmes mains dans toutes les statues.

Ma dernière tâche à accomplir à Kathmandou ou plutôt Thamel-le-ghetto, c'est l'achat d'une laine de YAK et d'un couvre-lit avec un motif de mandala, deux articles convoités par moi-même depuis le début du voyage. Mais comme je sais exactement ce que je veux, jamais une couleur ne me plaît vraiment et cette chasse s'éternise au grand dam de Marine. Finalement je finis par demander à accéder à la réserve d'un des marchands pour voir TOUTES les couleurs qu'il possède. Des centaines d'étoffes s'entassent dans cet endroit confiné où je finis par trouver mon (mes) bonheur(s) ; mais vient le moment de la négociation. "1800 roupies. - What ?! - Yeah, good price for two articles. - Are you kidding me ? Anyway I'm a good customer and maybe the last one for today, you should give me a better price ! - That's my price. - 1000 roupies. - No. - 1000 roupies. - Hmrfff... 1600 roupies. - 1100 roupies. - 1500 roupies last price. - Too expensive ! - Ok 1400 roupies and you win a daal bhat ! - I don't want daal bhat I will have that tonight in my hotel. 1100 roupies". Et ainsi de suite jusqu'à : "Ok 1200 roupies and you win a tchai. But you lose daal bhat". C'est ainsi que nous nous retrouvâmes à la fermeture du magasin à boire le thé avec toute la famille du marchand.

Le lendemain s'annonçait nettement plus aventureux - non pas que des négociations ne le soient pas, mais je commence à être rôdée, héhé. Et en effet. Nous nous sommes mis en tête de nous rendre à Daman, un village perché à plus de 2300m d'altitude, dont la seule route est le dangereux Tribhuvan Highway, dans l'espoir d'apercevoir la "dramatic view" de l'Himalaya certifiée par les guides touristiques et tous les habitants. Il paraîtrait qu'il s'agit de la plus belle vue de tout le Népal sur les montagnes. Alléchant. Mais dans ce cas, pourquoi si peu de touristes s'y rendent-ils ? La réponse ne va pas tarder à arriver. Au départ de Kathmandou déjà, difficile de trouver un bus local pour se rendre à Naubise, un trou paumé faisant office de point de liaison entre quelques lignes de bus. Nous finissons par en trouver un malgré les multiples "Pas de bus aujourd'hui", "Sais pas", "Où ça ?", "Par là !", "Non par là !". "On veut aller à Naubiseeeee !". Quelqu'un finit par comprendre et nous emmène vers un minibus déjà bondé et couronné de multiples valises, paquets et cages de poulets. Le chauffeur fait déplacer deux personnes pour nous permettre de nous asseoir (pratique pour se faire apprécier... Mais ça n'a même pas l'air de les déranger et nos remerciements gênés paraissent même de trop). Nous nous installons, feuilletons le guide, échangeons des idées, nous rendons compte après quelque temps que ces coups secs, répétés et légèrement douloureux sur nos chevilles sont imputables au bec d'oies cachées sous nos sièges. Après une grosse heure de trajet on nous jette avec armes et bagages à Naubise. Quelques âmes, trois marchands de fruits, une gargote, des arrêts de bus. C'est tout. On attend. On attend. On attend. Il n'y aura pas de bus pour Daman aujourd'hui, je crois. Le monsieur attablé devant un tchai meurt d'envie de nous taper la causette, ce qu'il finit par faire quand il voit que notre attente est bien partie pour durer. Un petit jeune le rejoint et tombe amoureux de nous deux à la fois si on en croit ses regards émerveillés et son air béat quand nous parlons de l'Inde, de la France, de nos voyages. Nous tâtons le terrain auprès des quelques êtres humains du quartier et finissons par comprendre qu'il ne faut pas compter sur un bus avant au moins plusieurs heures. Dernière option : attraper un camion au vol. Ce que la tchai-walla fait pour nous, négociant même notre contribution financière. C'est parti donc pour la grande aventure dans ce monstre multicolore et vrombissant qui s'élance d'un seul coup vers les cimes : Naubise, c'est la bifurcation pour Tribhuvan Highway qui serpente dans les montagnes. Dans l'envers du décor, il est plus facile de comprendre pourquoi on dit que l'on a 20 fois plus de chances de mourir sur la route au Népal que dans n'importe quel pays développé : la route est étroite comme un couloir, les camions sont hors normes, les croisements sont extrêmement difficiles voire impossibles - il faut presque toujours que l'un des deux véhicules effectue une périlleuse marche arrière. Le chauffeur a l'œil rivé sur la route devant lui et surveille le bas-côté qui est toujours trop près et trop abrupt à mon goût ; un deuxième homme est assis à gauche de la cabine et est aussi vigilent que lui. Je finis par comprendre qu'il est en fait essentiel à la conduite en montagne, c'est lui qui surveille les virages dangereux, qui indique les différents obstacles, et surtout qui détermine si un dépassement est possible ou non. Il fait aussi signe à d'autres véhicules plus rapides que lui et souhaitant le dépasser quand la voie est libre. Comme quoi là où il n'y a pas de code de la route écrit un certain sens de la survie conduit à des attitudes de vrai bon sens. Bon, et puis la route, elle est dangereuse, mais qu'est-ce que c'est beau là-haut...

L'arrivée à Daman se fait après bien 5h de bringuebalage montagnard. Daman n'est en effet pas plus qu'un village, un petit hameau perdu à 2322m d'altitude avec un promontoire d'observation sur l'Himalaya, et avec la fraîcheur qui va avec une telle altitude. Nous créchons pour la nuit dans une grange plus que rustique, avec deux chambres à l'étage. Nous n'en occupons qu'une seule, avec un grand lit tenant à lui seul plus de la moitié de la pièce exiguë fermée par des planches humides et mal ajustées, mais attenant à un mignon balcon où nous étalons nos édredons pour profiter de la fraîcheur du soir - enveloppée dans mon yak tout neuf, dans mon cas. Bientôt la pluie battante nous empêche même de sortir pour un petit tour du village. Pas d'eau courante, toilettes rudimentaires dans le jardin, mais de l'électricité quand même. Les repas se prennent dans une autre bâtisse un peu plus haut dans le village, daal bhat à volonté servi par une dame râblée et charmante. Pour ce qui est de la vue incroyable sur les montagnes, pour tout dire, c'est totalement raté : les montagnes sont noyées dans les nuages de mousson au point qu'on n'aperçoit que les premières collines en contrebas. Alors le voyage aura compté plus que la destination...

Nous devrions être déçues d'avoir fait tant de chemin, et un chemin si difficile qui plus est, pour seulement apercevoir des nuages de mousson. Mais nous ne le sommes pas. Sans doute pour l'expérience unique de voyager en camion suspendu dans les montagnes et de revenir aux charmes de la vie rustique pour une nuit. C'est le lendemain que les choses sont plus pénibles, quand il faut redescendre en poursuivant Tribhuvan Highway par l'ouest, vers Tansen, en passant par Hetauda et Butwal, effroyables villes-relais aggressives et bruyantes. A Hetauda, nous sommes coincées pendant des heures pour attendre notre correspondance, dans la chaleur retrouvée du Teraï. A Butwal, trop retardées, nous sommes contraintes de passer la nuit. Une arrivée en pleine nuit dans une ville étrangère n'est jamais une expérience rassurante. Mais à Butwal, ça s'approche du cauchemar étouffant. Troupeau insistant de rabatteurs à la sortie du bus ; poids des sacs à dos après des heures de voyage ; longueur de la route encombrée même la nuit qui longe les hôtels aux pancartes criardes mais aux chambres manifestement vides ; hôtels aux portes déjà cadenassées pour la nuit ; chambres sales, sombres, confinées ; prix élevés ; pas une femme, des hommes, tous ces hommes, et leurs regards ; les cafards dans la salle de bains ; la nourriture épouvantable, et la coupure d'électricité pendant le repas, et les regards entendus qui pèsent sur nous. Nous partons le lendemain sans demander notre reste, ou plutôt en demandant l'horaire du premier bus pour Tansen, que par le plus heureux des hasards nous attrapons au vol à peine sorties de l'hôtel. On dirait bien que tout nous incite à quitter Butwal ! Direction Tansen donc, ville qui ne va pas tarder à devenir mon endroit préféré au Népal.